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Presse US: la leçon d'histoire (et d'économie) de Google

C'est un argumentaire envoyé à la Federal Trade Commission (FTC - commission fédérale du commerce américaine, dont la mission est la "protection du consommateur" (sic)...) dans le cadre d'une discussion sur les "solutions pour réinventer le journalisme". Dans cette discussion, la FTC constate que la presse a besoin de protéger ses droits contre les moteurs de recherche et les agrégateurs qui "exploitent les contenus protégés par les droits d'auteur sans les payer". On connait la chanson. Dans un document de 20 pages, Google répond à cette attaque par son argumentaire habituel (mais de bon sens) à savoir que les moteurs de recherche ne pillent pas l'info, mais font des liens, rendent un service en mettant en scène, et en rendant accessibles les contenus pertinents par rapport aux requêtes des utilisateurs. Ajoutant (la traduction est de Rubin Sfadj, sur son excellent blog) que :
"Les marges élevées que les journaux ont réalisées dans le passé étaient basées sur une rareté artificielle : un choix limité pour les annonceurs comme pour les lecteurs. Avec Internet, cette rareté a été retirée et remplacée par l'abondance. Aucune proposition politique ne pourra ramener le chiffre d'affaires des journaux à ce qu'il était avant l'émergence de l'information en ligne. Il ne s'agit pas d'opposer des dollars analogiques à des centimes numériques, mais plutôt de comprendre de façon réaliste la façon de gagner de l'argent dans un monde d'abondance de concurrence et de choix pour le consommateur."
Avec cette petite leçon d'économie numérique à la clef, relevée par Jeff Jarvis sur son blog:
"Les défis auxquels l'industrie de l'information fait actuellement face sont des problèmes commerciaux, non pas juridiques, et ne peuvent être traités de façon efficace qu'avec des solutions commerciales. Les propositions de régulation qui remettent en cause le fonctionnement de marchés en bonne santé et empêchent la marche du changement ne sont pas la solution."
Et Google d'enchaîner avec une autre leçon, mais d'histoire. Cette manie d'accuser la terre entière de pillage et/ou de corruption de la connaissance n'est pas nouvelle:
"En 1929, au sommet de la guerre entre les journaux et les radio, les mêmes arguments et la même rhétorique employés contre Internet étaient utilisés contre la radio (...): Selon le professeur Gwenyth Jackaway, de la Columbia University, "ils clamaient que les valeurs culturelles (de la nation) étaient en danger si la radio l'emportait sur le travail des journalistes (papier). (...) Seuls les journalistes papier étaient compétents pour prendre soin et disséminer l'information dans le pays.
(...)
En 1957, les journalistes papier appelaient les télévisions les "parasites" et observaient qu'ils "devraient s'occuper de leur propres infos plutôt que de profiter de nos cerveaux et de notre expérience..."
"En 1955, les journaux se sont violemment opposés à la décision du président Eisenhower d'ouvrir la conférence de presse de la Maison Blanche aux reporters télé."
"Après avoir perdu sa guerre contre la télévision, l'industrie des journaux s'en est prise au téléphone..." (...) "A chaque innovation dans la communication, note le professeur Jackaway, nous avons assisté au même type de discussion que celle que nous avons aujourd'hui."
Je me souviens de mon rédacteur-en-chef qui, lorsque je travaillais dans la presse locale, refusait toute citation ou partenariat avec les radios, les accusant de "piller nos infos". On en revient toujours aux mêmes questions : quelle est la valeur de l'info une fois qu'elle a été rendue publique ? Qui peut l'empêcher de circuler sur les nouveaux moyens de communication (téléphone, radio, télévision, Internet...) ? Où aller chercher la valeur ? Dans l'usage, dans le bon moment, le bon endroit, dans la mise-en-scène, dans le service ? La protection des droits d'auteurs doit-elle aller jusqu'à fermer ce service donné aux lecteurs du tri et de la sélection ? Peut-on survivre autrement que par la regression ? On peut certes s'interroger aujourd'hui (et Google la première) sur les risques de dérive monopolistique de Google (même s'ils sont contrebalancés aujourd'hui par Apple et Facebook), comme il fallait le faire lors du règne de Microsoft. C'est aux autorités de le faire. Ce n'est pas la mission des journaux. Leur mission est de s'adapter. Ce n'est pas en luttant contre Google, comme elle le fait depuis des décennies contre les nouveaux médias, que la presse empêchera Internet de bouleverser les usages et de la rendre obsolète. La presse devrait plutôt s'occuper de comprendre comment produire et/ou rendre accessible les bons contenus qui intéressent la nouvelle génération dans cette surabondance d'infos. Et, surtout, de les monétiser de la bonne manière, pas à coups de paywall talibans, ou de ristournite aigüe sur la vente d'espaces publicitaires. Bref, se concentrer sur le métier, plutôt que de dépenser son énergie à attaquer le moulin Google. Elle commence à le faire, bien évidemment. Mais elle pourrait aller tellement plus vite si elle ne perdait pas son temps à demander à l'Etat de nouvelles armes se protéger ou pour tuer ceux qui ont compris le monde dans lequel nous évoluons.
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À propos

Benoît Raphaël

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur. Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet : Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1. Benoît est également co-fondateur de Trendsboard et d'Imprudence.
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