Weekly

Dans son discours à ses équipes à l’occasion de la célébration des 125 ans du quotidien “Dallas Morning News”, le publisher Jim Romenesko affiche une vision apparemment moderne, mais il rate le fond du problème.

- “Les journaux qui survivront sont ceux qui ne se considèreront pas comme des journaux. Elles se reconnaîtront comme des médias locaux. Elles distribueront des contenus sur papier, sur Internet (en fait, il parle du web, NDLA), sur le web mobile, à travers des applications, ou sur tout autre support qui permettra demain au consommateur d’avoir accès à ses infos.”

- “Elles devront se rendre indispensables en proposant des contenus locaux de qualité, que le consommateur ne pourra pas trouver ailleurs (il faudrait définir cet “ailleurs”, de plus en plus difficile sur Internet, NDLA)

- “La différence viendra de la taille leurs rédactions.”

Et Jim Romenesko de préciser que plus les journalistes sont nombreux, plus ils produisent des contenus de qualité, notamment des enquêtes. Ce qui ne serait pas le cas des télés locales, ou des rédactions comme le Huffington Post, qui ont des rédactions trop petites…

C’est là où le patron du Dallas Morning News rate l’essentiel.

La question n’est pas de savoir combien de journalistes travaillent dans le média, mais de comment ils travaillent.

Dans un monde fermé, effectivement, plus vous avez de journalistes, plus ils produisent de contenus. Sauf que dans le monde connecté, qui est le monde dans lequel nous vivons (1/3 de la population connectée sur Facebook, 1/3 sur le web mobile et ls 2/3 sur le web), vous n’avez pas besoin de produire tous les contenus. Dès qu’une information devient publique, elle est partagée par des milliers d’utilisateurs en quelques secondes. Même si vous interdisez l’accès au contenu original, rien n’empêche un internaute, un autre média, de résumer cette info et d’y associer sa valeur ajoutée (un commentaire, une info croisée, une interview, un contenu vidéo ou photo…).

Ce qui pourrait passer pour une mauvaise nouvelle, est au contraire une bonne nouvelle. Dans un monde fermé, vos journalistes doivent traiter toutes les informations censées intéresser vos lecteurs. Conséquence : la grande majorité des contenus publiés dans un journal est en fait constituée de contenus déjà traités par les autres médias ou blogs au même moment que vous, quand il ne s’agit pas de réécriture de dépêches ou de sélection d’infos concurrentes auxquelles les journalistes vont devoir ajouter leur “patte”, à travers une illustration ou une analyse. Pourquoi, parce que vos lecteurs “doivent les avoir”…

Il ne reste donc que très peu de temps aux journalistes pour sortir des infos et des enquêtes. Vérifiez vous même…

La bonne nouvelle, c’est que sur Internet, les utilisateurs (experts, témoins et passionnés) peuvent prendre en charge une grande partie de ce travail de sélection, d’analyse, de témoignage et d’enrichissement, surtout en local (où, en France, 80% des contenus sont produits par les amateurs). Il faut évidemment des professionnels pour vérifier, éditer et mettre en scène ces contenus, mais beaucoup moins que si tout devait être réalisé par les journalistes. Il faut entre 3 et 5 fois moins de journalistes dans une rédaction qui s’appuie sur les communautés pour co-produire l’information.

Ce travail de base, que l’on appelle “curation” (filtrage de l’info publiée sur le réseau) peut être co-produit par une communauté d’experts et de journalistes. Au Post.fr, 1 journaliste pouvait ainsi manager 11 contenus par jour. J’ai calculé qu’en améliorant les process, on pouvait passer à 18. Dans un pure-player traditionnel ce chiffre tombe à 2. Le Huffington Post qui fait beaucoup de “curation”, mais ne s’appuie pas sur les internautes, en produit 6.

Ce qui signifie que là où il fallait 5 journalistes pour produire 10 contenus basiques (déjà traités ailleurs), il n’en faut plus qu’un. Sur une rédaction de 100 journalistes, les comptes sont vite faits.
Pour produire vos 100 contenus filtrés, vous n’avez plus besoin que de 10 journalistes au lieu de 50. Ce qui permet de libérer 80 autres pour “sortir” des infos, faire de l’investigation. Les 10 ou 15 autres peuvent être utiliser pour mettre en scène les contenus sur le papier (secrétaires de rédaction) ou Internet (community managers et/ou front page editors).

Le problème ce n’est pas le nombre de journalistes, mais d’asseoir sa rédaction dans l’écosystème digital. Une des clefs du business model, c’est la réorganisation des rédactions.

J’ai déjà décrit en partie ces process dans mon article sur la “Google Newroom”, je reviendrai dessus en détail prochainement sur ce blog. J’irai d’ailleurs les présenter cette semaine à Hambourg, au Congrès Mondial des journaux.

Tags: , , ,

Tous les Weekly

5 commentaires

  1. vous dîtes: “Pour produire vos 100 contenus filtrés, vous n’avez plus besoin que de 10 journalistes au lieu de 50. Ce qui permet de libérer 80 autres pour “sortir” des infos, faire de l’investigation…”
    Certains patrons de presse dotés d’une vision comptable des choses n’interprèteront pas ces chiffres de la même façon que vous.
    Ils peuvent ainsi justifier un plan social puisque les contenus à forte valeur ajoutée comme l’investigation, le richmedia, le datajournalism sont considérés comme étant des productions coûteuses ne rapportant rien ou pas grand chose. En comparaison, un faits divers de 5 lignes avec une photo de CLP fait autant de clic que Prison Valley…

  2. Le plan social aura lieu de toute façon si on ne trouve pas de solution.
    Sur un plan purement marketing, “sortir” des infos, comme on dit, est une bonne chose. Quand je co-dirigeais Vaucluse Matin (la version papier), nous avons remonté les ventes du titre (en chute libre) grâce, notamment, à une politique de scoops.
    La réorganisation concerne aussi la production papier, ne pensez pas juste nombre de “clics”.
    La politique du maximum de clics n’est pas forcément la bonne. L’important, c’est de construire des communautés de qualité pour vendre de la pub, des services ou des contenus.

  3. Entièrement d’accord avec vous sur la politique du “maximum de clics”. Je ne pense pas “juste nombre de clics”, loin de là. Au contraire, les contenus à forte valeur ajoutée permettent d’améliorer l’image de marque du titre auprès des leaders d’opinion.
    A fortiori pour la PQR considéré comme ringard et conservatrice par bcp de gens. Mais le richmedia, le data et l’investigation coûtent cher (bcp moins que de nouvelles rotatives) en savoir-faire et en compétences. Compétences qui n’existe que rarement dans les staff en PQR et en PQN (en dehors des services web, et encore).
    Il faut donc investir dans ces compétences et dans les productions à forte valeur ajoutée pour essayer de vendre du contenu et tenter de s’en sortir.
    Sinon, en effet ce n’est pas qu’un plan social qui se produira, c’est la liquidation judiciaire à moyen et long terme.

  4. Bravo pour cette note qui prolonge et actualise celle sur la Google Newsroom. Tu réintroduis un acteur qui manquait, je trouve, dans ta précédente note : le lecteur.

    Pour moi, la vraie révolution numérique, c’est de former des journalistes qui écrivent pour un même titre de presse mais pour plusieurs publics qui se répartissent sur différents supports, comme je le dis dans ma note de blog sur http://gdnet.owni.fr/

    Un exemple : les pages Facebook de titre de presse les plus réussies sont celles qui ne diffusent pas seulement les liens vers les articles du titre en question mais vers les sujets qui intéressent les lecteurs, quels que soient les titres.

    Dans ta réponse à Maxime, tu soulèves ce qui peut représenter l’amorce de modèle économique : la vente non pas tant d’une info que de services (hors-série, livres, services divers IRL). Je crois que l’info seule ne paie pas sur les supports numériques.

    GD

  5. [...] [...]