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Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias

Il y a des drames qui font seulement pleurer, des drames qui font peur et qui nous laissent impuissants. Et puis il y a des drames qui font pleurer et qui redonnent espoir, dans le même temps.

Le drame des intempéries, qui ont dévasté les Alpes Maritimes il y a deux semaines a fait 20 morts, a détruit la vie de nombreuses familles, mais il a aussi été à l'origine d'un formidable élan de solidarité porté par les médias locaux.

Il s'est passé quelque chose dans cette région que l'on dit minée par le repli sur soi et le racisme. Il n'y a qu'à s'inscrire sur le groupe Facebook créé par le journal Nice-Matin au lendemain du drame. Il n'y a qu'à parcourir les posts envoyés par les internautes, pour prendre une dose, chaque matin, de ce que l'humanité est capable de meilleur. Et pour s'interroger aussi sur le rôle des médias. Se dire que, peut-être, une des réponses à la crise des médias se trouve là. Dans ce qu'il s'est passé entre le journal et les habitants.

Être un média au XXIe siècle, c'est peut-être ne pas se contenter de diffuser l'information sur du papier ou sur Internet. Ne pas arrêter son métier de journaliste au traitement de l'info, c'est à dire assommer ses lecteurs de mauvaises nouvelles, dénoncer, les arroser de témoignages, les attiser par l'émotion, se faire le miroir du drame. Mais aussi rendre les lecteurs acteurs de l'information. Être utile. Créer du lien. Surtout, ne pas les laisser impuissants face aux mauvaises nouvelles, mais les aider à trouver des solutions. Démonstration.

Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias

Quand le département s'est réveillé, dimanche 4 octobre, avec les images de dévastation, les premiers morts, les logements détruits, la page Facebook du quotidien régional Nice-Matin a été assaillie de messages. Beaucoup de photos et de vidéos du désastre. Mais aussi beaucoup de questions : comment puis-je aider ? On voudrait faire quelque chose mais on ne sait pas à qui s'adresser. Sur le terrain, les premières associations et mairies mobilisées étaient débordées. Le chaos était partout.

(Photos Nice-Matin - Thibaut Parat et Fabrice Lapoirie)
(Photos Nice-Matin - Thibaut Parat et Fabrice Lapoirie)

(Photos Nice-Matin - Thibaut Parat et Fabrice Lapoirie)

Le journal, déjà très occupé par sa mission d'informer, aurait pu se contenter de faire son travail. Mais il est allé plus loin. Beaucoup plus loin. Pourquoi ?

Parce que les internautes, notamment les plus jeunes, se sont tournés naturellement vers lui pour demander comment aider, parce que le journal était le seul à avoir suffisamment de puissance, de crédibilité et de métier de pour fédérer les initiatives et vérifier les informations. Sans lui l'élan de solidarité aurait été freiné aux portes des officiels, ou se seraient éparpillées sur Facebook.

Dimanche matin, Nice-Matin a donc ouvert un groupe privé Facebook pour aider les gens à s'organiser entre-eux. Ce n'était pas la première fois que le journal et la communauté locale collaboraient ensemble de cette manière. Quelques semaines plus tôt, un autre groupe a été ouvert pour construire, avec les internautes, le nouveau site web du média.

Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias

Résultat : en quelques heures des milliers de gens se sont inscrites et ont commencé à partager des informations. Ils sont aujourd'hui près de 11.000.

Au début, c'était un peu chaotique, puis les internautes se sont organisés entre eux. Ils ont relayés les besoins observés sur le terrain, glanés sur le web ou chez le voisin, ils se sont donné des rendez-vous pour aller en groupes prêter main forte à telle ou telle famille. Ils proposaient des dons ou des bras. Et témoignaient dans le même temps de la réalité sur le terrain.

On s'est vite rendu vite compte de l'utilité de ce groupe Facebook, qui fonctionnait sur le mécanisme de l'intelligence collective. Alors que les associations, débordées, fermaient parfois leurs portes pour réguler le flux de dons, sur le groupe Facebook, les internautes fluidifiaient et accéléraient l'aide. D'individu à individu, de village en village.

Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias
Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias
Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias

Autre phénomène fascinant à observer sur le groupe : les témoignages des internautes. Ils sont des milliers à se déplacer pour aider, apporter des vêtements ou des meubles, nettoyer, accueillir les familles, trier. Sur le terrain, ils font des rencontres, ils vivent des histoires incroyables dont ils se souviendront longtemps. Le témoignage de cette internaute en dit long sur la dimension humaine de cet élan, qui dépasse la seule solidarité :

Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias

On re-découvre les gens, on découvre aussi qu'être généreux avec les autres c'est se faire du bien, c'est aussi être généreux avec soi-même.

On se rend compte aussi que l'on peut transformer le téléspectateur passif devant la catastrophe humaine en acteur du changement. Et que ça crée du lien, ça éloigne du repli sur soi.

Et que c'est ça aussi le rôle d'un média.

Pour Nice-Matin encore plus que pour n'importe quel autre média.

Alors qu'il était acculé à la barre du tribunal, condamné aux suppressions massives d'emploi, le journal a été racheté par ses salariés le 7 novembre 2014. L'élément déclencheur : une campagne de financement participatif qui a permis, grâce à l'aide des lecteurs, de recueillir les 400K€ nécessaires aux salariés pour monter leur dossier de reprise du journal. Et de faire d'un rêve impossible une réalité.

Le siège du journal, la semaine dernière, est devenu l'un des points névralgiques de l'immense élan de solidarité qui a enflammé le département.

Le siège du journal, la semaine dernière, est devenu l'un des points névralgiques de l'immense élan de solidarité qui a enflammé le département.

J'ai l'habitude de demander aux médias que j'accompagne, comme point de départ de leur réflexion stratégique : "en quoi êtes-vous utiles à votre communauté ?"

Pour Nice-Matin, la question ne se pose pas. Ou plus.

C'est le sens de la nouvelle économie qui, face à la crise, au chaos généré par l'ultra-libéralisme et les vagues de repli sur soi, s'organise loin des élites, dans ce qu'on appelle le phénomène de désintermédiation. Qui fait si peur aux médias, mais qui est peut-être aussi leur salut. Car désintermédiation veut aussi dire renforcement des liens entre les individus. Via les réseaux sociaux. Mais surtout via les médias qui peuvent structurer ces liens, et donner du sens.

C'est une économie collaborative et solidaire, une économie positive surtout, qui ne se contente de rester passive devant les mauvaises nouvelles. C'est une économie de l'empathie et de la générosité, qu'on appelle économie du partage ou encore financement participatif, lequel double voire triple son volume d'affaires chaque année. C'est un signal faible au départ, mais qui enfle, peu à peu jusqu'à devenir massif, dans une société qui a perdu foi dans ses élites et qui a compris qu'une des solutions était de s'organiser entre eux.

Intempéries : l'élan de solidarité qui redonne foi en l'humanité... et dans le rôle des médias

J'en suis convaincu depuis des années, le modèle économique des médias ne peut plus se contenter de reposer sur l'acquisition massive d'audience et la revente de publicité, ni même la seule logique de la vente de contenus sur support numérique ou papier.

Le nouveau modèle des médias doit reposer sur le lien qu'ils sont déjà parvenus ou parviendront à créer avec leur communauté. Créer du lien en s'appuyant sur l'information mais aussi, plus généralement, les contenus.

La capacité à créer un lien fort avec une communauté donnée (locale, jeune, vieux, pros etc) et à savoir lui parler ou l'engager, c'est la base du modèle économique des médias d'aujourd'hui et de demain.

Être un média aujourd'hui, c'est donner la possibilité à son audience de ne pas rester passive face à l'info, mais de l'aider à agir et à grandir. C'est remettre le média au coeur des relations humaines, du développement de l'économie et de la société.

Ça demande de laisser un peu son cynisme sur le bord de la route, ça demande faire un peu plus confiance aux gens, mais quand on voit ce qui se passe autour de Nice-Matin, je me dis qu'on a raison de garder espoir.

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Tout aussi naturellement, le journal s'est proposé de mettre à disposition une salle pour accueillir les dons afin de les re-diriger ensuite vers les services sociaux ou les associations sur le terrain. Pour beaucoup, c'était plus rassurant que le journal serve aussi de plateforme pour recueillir les cartons.

Le journal a aussi ouvert une collecte en partenariat avec le site de financement participatif Ulule, qui recueille rapidement plus de 7000€, et organisé un concert de solidarité qui a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Nice.

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À propos

Benoît Raphaël

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur. Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet : Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1. Benoît est également co-fondateur de Trendsboard et d'Imprudence.
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