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L'histoire folle de "Color", l'application qui a brûlé 41 millions de $ en un an et demi

En mars 2011, Color était l'application hype du moment avec une levée record de 41M$.

Un an et demi plus tard, "Color" ferme ses portes dans la confusion la plus totale.

Que s'est-il passé ? Retour sur un scénario digne d'une série TV, en 7 épisodes :

Mars 2011 : La techosphère ne parle que de ça. Ça lui arrive une fois par mois : une application innovante affole le milieu et puis disparait de la circulation... Cette fois, c'est peut-être la bonne, parce que l'application du moment, Color, a toutes les cartes en main : une dream team, un concept innovant, mais surtout 41M$ en poche avant même son lancement ! C'est le plus gros investissement de Sequoia Capital pour un pré-lancement d'application. "C'est plus que ce que Sequoia avait investi dans Google à ses débuts", affirme l'équipe. C'est presque 10 fois plus qu'Instagram.

Bref, on ne sait plus si l'on est en pleine folie "bullière" où si le marché du mobile a besoin de coups de poker de ce genre. C'est la magie de la Silicon Valley.

Qu'est-ce que Color ?

A l'époque (j'en avais parlé ici), c'est une application qui permet de voir et de partager ses photos dans la zone géographique où elle a été prise. Le concept est nouveau, il mèle tout ce qui est hype : réseau social mobile, partage de photos et géolocalisation.

Qui est Bill NGuyen ? Le fondateur de Color avait lancé "Lala", le service de streaming musical racheté par Apple en 2009 pour 80M$.

NGuyen a de grandes ambitions pour Color : il le voit comme le nouveau Twitter, un "meilleur Facebook". La rumeur dit qu'il aurait refusé une offre de Google à 200M$... Il aurait peut-être mieux fait.

Mais NGuyen présente déjà Color comme le futur des réseaux sociaux.

L'histoire folle de "Color", l'application qui a brûlé 41 millions de $ en un an et demi

Octobre 2011 : On commence à s'interroger sur le sérieux du personnage. Dans un article intitulé "NGuyen, the Boy in the Bubble", le site business "Fast Company" s'interroge : "Bill NGuyen a enchaîné les start-ups et refait les mêmes erreurs, encore et encore. Pourquoi les investisseurs continuent-ils de lui donner de l'argent?"

NGuyen fourmille d'idées. Il carbure au Coca Zéro et à l'Energy Drink, joue au ping-pong la nuit avec ses développeurs, dit qu'il a 20 ans alors qu'il en a 40, se présente comme un bon showman, ce qu'il est.

Après avoir travaillé avec Steve Jobs, il se dit peut-être qu'il aimerait être Steve Jobs. Avant de créer Color, il envisageait d'abord de créer le Pixar pour mobile (Steve Jobs a dirigé Pixar), avec un jeu appelé "Furr". Finalement, il s'est dit : créons un réseau social pour mobile. A l'époque, il pense que Facebook est mort ("Facebook is broken"). Il pense etre la relève, comme Jobs l'a été pour l'ère PC.

La raison pour laquelle les investisseurs adorent NGuyen, c'est qu'il n'a pas fait qu'échouer. Une start-up sur deux s'est très bien revendue, comme on peut le voir ici :

Sauf que cette fois, quelques jours à peine après son lancement, Color fait un flop. NGuyen tente de sauver la face en expliquant qu'ils doivent faire un effort de pédagogie. Mais, quelques mois plus tard, il le reconnait. Ils se sont complètement plantés :

Within 30 minutes I realized, Oh my God, it's broken. Holy shit, we totally fucked up. I thought we were going to build a better Facebook. My reaction was like putting your finger into a light socket. You know something went very wrong.

Fast Company

Alors qu'il commence à être la risée du milieu (il reçoit même des mails de "condoléances"), NGuyen s'en amuse : "Mon job est un jeu vidéo", dit-il.

En juin, il publie une fausse photo de lui, dépimé, obèse, devant un paquet de Cheetos :

L'histoire folle de "Color", l'application qui a brûlé 41 millions de $ en un an et demi

NGuyen, qui pratique régulièrement le surf et n'a pas un gramme de graisse (il s'en vante), n'a pas peur de l'échec. Il ne s'en préoccupe tout simplement pas, avoue-t-il au magazine "The Verge" en mai 2011 :

"J'ai une mémoire très courte et je ne m'embête pas avec ce qui n'a pas marché. Je suis focus sur les possibilités, et moins sur ce qui s'est passé".

The Verge

"Le concept de bulle Internet nous aide", claironne-t-il. "Il nous rend plus magiques que ce que nous sommes vraiment"...

Décembre 2011 : Color se relance donc autour d'un nouveau concept. Après avoir voulu faire mieux que Facebook, l'application met Facebook au coeur de son modèle et propose un réseau social privé de partage de vidéos en streaming. Des vidéos de 30 secondes qui permet aux utilisateurs de partager des status visuels avec leurs amis.

Le concept n'est pas nouveau, rappelle Techcrunch, la start-up 12 second TV avait déjà essayé le concept en 2008 avant de faire... un flop.

Mars 2012 : Nouvel échec. Color atteint difficilement les 30.000 utilisateurs.

Septembre 2012 : Color fait de nouveau parler de lui. La start-up pourrait être rachetée par Apple pour 50M$.

En fait, il s'agirait plutôt de l'équipe de développeurs/concepteurs, que la firme souhaiterait reprendre. On n'en saura pas plus. Car le feuilleton va prendre une dimension beaucoup plus rocambolesque.

Entre temps, Bill NGuyen a disparu... Il n'a pas été vu au siège de Color depuis deux mois. Les rumeurs disent qu'il a vendu sa maison et aurait quitté le pays pour Hawaï ! Joint par téléphone par Techcrunch, il déclare prendre un moment sabatique à Maui.

"Les choses n'ont pas tourné comme nous le pensions", confie-t-il, "alors je recharge mes batteries" :

And when things haven’t worked out as expected, the best way for me to recharge is to go on sabbatical.

Octobre 2012 : Les rumeurs de fermeture se font insistantes. Le board aurait décidé de fermer l'application. Mais Color Labs pourrait continuer de travailler sur de nouveaux projets, révèle Venture Beats. Sequoia dément.

Novembre 2012 : L'affaire tourne au soap opera. Le co-fondateur de Color, Adam Witherspoon poursuit la société et accuse NGuyen de harcèlement. Les détails de la plainte sont sordides.

20 novembre 2012 : Color annonce la fermeture de son application sur son site.

Alert: We hope you've enjoyed sharing your stories via real-time video. Regretfully, the app will no longer be available after 12/31/2012

Business Insider

Fin de l'histoire. La suite se racontera devant les tribunaux.

Quelles conclusions en tirer ?

Il serait intéressant de connaître tous les détails de ce scénario digne d'un roman : les liens entre les associés et au sein de l'équipe, la personnalité fantasque du fondateur. Il y a beaucoup à apprendre de tels échecs. Surtout d'échecs aussi retentissants que celui de Color.

Un indice cependant : la mégalomanie du projet. Vouloir devenir le nouveau Facebook ou le nouveau Google n'a jamais été un "plus" pour une start-up. Facebook a démarré comme un simple service cool pour les étudiants, Google comme le meilleur moteur de recherche à une époque où plus personne n'y croyait.

En voulant être le prochain "big thing", Color a peut-être manqué de pragmatisme et oublié de s'intéreser à l'usage.

La personnalité du fondateur, mémoire courte, faible empathie, et sens du showbiz n'a sans doute pas aidé l'équipe à tenir le cap.

On attend le livre ! Ce sera peut-être ça, le succès de Color.

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À propos

Benoît Raphaël

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur. Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet : Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1. Benoît est également co-fondateur de Trendsboard et d'Imprudence.
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