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Manifeste XXI sur la presse et Internet : et s'ils avaient raison ?

Comme certains de mes confrères et/ou amis de la presse en ligne, j'ai lu (en entier) le (long) manifeste publié par la revue XXI à l'occasion de son cinquième anniversaire. Ce"Manifeste XXI" oppose deux visions du journalisme à l'ère du numérique. Je serais moins sévère que mes amis sur ce passionnant document (lire le billet de Pierre Haski de Rue 89 ici et celui d'Eric Mettout de l'Express là).

Parce que XXI pose les bonnes questions. Parce qu'il défend un modèle. Parce que son modèle fonctionne et trouve son public. Et parce qu'il est toujours bon de s'inspirer de ceux qui réussissent. 

XXI a lancé la mode en France des "mooks", ces livres-magazines, vendus en librairie à plus de 15€, voulus comme une réponse à ce nouveau monde de l'information tiré par Internet. Un média anti-flux, qui prend le temps du récit, qui ne se picore pas et se lit du début jusqu'à la fin, sans pub... Très vite, la formule a trouvé son public. Le magazine est  devenu rentable. Aujourd'hui il dégage (avec sa seconde revue "6 mois") un chiffre d'affaires de 5M€, tire à 50.000 exemplaires et revendique 10.000 abonnés. Plutôt pas mal -c'est un euphémisme- par les temps qui courent. Surtout pour une revue dont les articles ne font jamais moins de 30.000 signes et qui rétribue ses journalistes (pigistes) 4000€ + les frais.

Les fondateurs de la revue XXI ont raison d'en faire un modèle. Et nous, gens des médias numériques, seriont bien imbéciles de ne pas en tirer des leçons.

Quelle est cette leçon ? 

Je ne vais pas résumer le manifeste. Pierre Haski le fait assez bien. Sauf que, contrairement à ce qu'il laisse entendre, XXI n'oppose pas les supports ("Conçue pour les lecteurs et non les annonceurs, la presse du xxie siècle pourra se développer aussi bien en ligne que sur papier, ou encore sur papier avec une édi- tion numérique associée. Tout est ouvert. Le support dépend du projet, il ne lui préexiste pas"), encore moins la presse papier à la presse en ligne.

Le manifeste cite d'ailleurs Mediapart, autre média anti-flux, autre média d'enquête, mais en ligne. Rentable lui aussi.

Voici donc ce que dit XXI sur la presse du futur : 

Les phrases pompeuses sur « le modèle de la presse à réinventer» masquent laréalité: il faut restaurer la valeur d’échange entre les journaux et leurs lecteurs.
Combien d’entre nous acceptent de dépenser 1 ou 2 euros pour un « petit noir » avalé en cinq minutes sur un zinc de café, mais renâclent quand il s’agit d’acquérir pour le même prix un quotidien ou un hebdomadaire tels qu’ils sont conçus aujourd’hui ?

Être utile, désirable et nécessaire, voilà le seul modèle économique qui vaille. Il est vieux comme le monde et le commerce.

La presse ne sera plus jamais le porte-voix qui per- met de s’adresser à des millions de lecteurs, comme elle le fut hier. Il n’y a plus de média dominant, sinon un bruit assourdissant. La société britannique Kantar, n° 2 des études marketing dans le monde, a d’ailleurs mis au point un indicateur dont le nom est tout un pro- gramme : « l’unité de bruit médiatique57 ».

En quittant cette course au bruit maximum, destructrice de sens, une presse rénovée peut être un média profond – et le meilleur dans ce registre – pour parler de plain-pied à tous ceux qui veulent s’ouvrir au monde : comprendre, s’émouvoir, apprendre, ressentir.

Manifeste XXI

Bien évidemment, XXI ne parle pas des médias en général, mais de la presse écrite. Ce vieux média qui, depuis plusieurs siècles, continue de se réinventer en adaptant les mêmes recettes.

Que nous apprennent les usages sur le numérique aujourd'hui sur l'avenir de la presse écrite ? Que dans le flot incessant d'informations et de commentaires (bons et mauvais), la meilleure façon de relancer la presse est de produire du contenu original, utile, nécessaire, qui donne du sens et de l'émotion. Même Google favorise cette évolution naturelle, darwinienne si j'ose dire.

Reste à définir le contenu "utile" et "qui donne du sens".

Internet a injecté de la complexité dans le paysage de l'information, plus que du bruit et de la perte de sens. Cette complexité n'est pas exempte de richesse. Au contraire. Nous vivons dans un univers informationnel plus riche que jamais, moins binaire dont moins facile à aborder il est vrai. Je suis personnellement très heureux d'avoir le choix : de pouvoir parcourir un Buzzfeed (un média américain consacré au buzz) qui me donne une certaine vision du monde de l'Internet autant qu'il me divertit, d'être bousculé par Médiapart, d'obtenir à tout moment et gratuitement l'essentiel de l'info sur Le Figaro ou le Huffington Post, d'être intrigué par Le Lab, d'être stimulé par les tribunes de Le Plus, d'être rapidement éclairé ou provoqué par un tweet malin, intelligent, ou encore de me sentir plus intelligent après avoir lu un blog d'expert.

Je suis heureux d'avoir le choix, je vivrais donc la disparition de cette richesse, fut-elle jugée de "mauvaise qualité" (mais qui peut sérieusement définir la "bonne qualité ?") comme un retour au Moyen-Age. Ce Moyen-Âge de la presse qui fleure bon le romantisme, qui avait ses trésors comme ses caniveaux, mais qui ne nous laissait guère le choix des armes pour nous faire grandir, nous faire "lire en nous-mêmes" comme le dit si joliment le manifeste en guise de conclusion.

Reste à définir le bon modèle "d'indépendance"

XXI prône le modèle sans pub. Il a ses vertus. Au moment où l'on assiste, avec un certain effroi doublé de fascination, la démonstration de la capacité d'un simple opérateur à "tuer" le modèle publicitaire (avant de revenir en arrière), mérite qu'on s'y attarde un peu.

Même si l'absence de publicité n'est pas une garantie d'indépendance, encore moins de bonne foi dans l'approche de l'information.

Le modèle payant a permis cependant à de petits médias de maintenir une qualité de production au prix de lourds investissements. C'est un modèle dont devraient s'inspirer de nombreux médias. Mais pas sur la base de ce que produisent les médias de masse actuels. Ce n'est d'ailleurs pas Internet qui a fait baisser la qualité de la production de la presse écrite, elle était présente depuis bien longtemps. Avant Internet, il y avait simplement moins de choix et d'occasions de comparer. Par contre, cette production de qualité moyenne et redondante dans la presse, coûte encore trop cher à produire. On peut faire plus intéressant, moins cher. Et il n'est pas nécessaire de produire un reportage de 30.000 signes à 5 ou 10.000€ pour faire du contenu intéressant. Tout est relatif. Il faut surtout de la richesse, de la gradation dans les niveaux de lecture. La qualité, c'est aussi le bon contenu utile au bon moment au bon endroit pour la bonne personne.

D'un autre côté, et pour être parfaitement honnète, modèle gratuit sur Internet a aussi permis à des médias de qualité, comme le célèbre magazine "The Atlantic" de retrouver une rentabilité perdue :

Résumons : The Atlantic est un magazine haut de gamme payant sur le papier, gratuit sur Internet. Qui a su faire bloguer ses journalistes de talent, sans s'enfermer sur lui même et en faisant du lien vers les autres. Et qui gagne de l'argent. What else ?

La Social Newsroom - Décembre 2010

Tout le monde n'a pas réussi cette mutation. Combien de magazines papier ont-ils, par exemple, investi lourdement dans des rédactions et des dispositifs digitaux souvent mal assumés, sans aller jusqu'au bout, transformant un besoin de mutation nécessaire en véritable gouffre financier ? La "nécessité" du digital ne justifie pas tout. Et la presse doit faire aujourd'hui son état des lieux du numérique.

Reste qu'il y a encore de belles et rares histoires. J'ai cité The Atlantic, je pourrais citer Politico, rentable lui aussi, et gratuit.

Les 7 leçons de journalisme de Politico :

1. Ne publier que des sujets intéressants

2. Ne permettre aucune division dans la rédaction

3. Ouvrir les portes (“Tout le monde a le droit de savoir comment on prend nos décisions éditoriales, à Politico, et comment on couvre tel ou tel sujet, et… pourquoi on se trompe parfois”)

4. Développer du journalisme de niche

5. Ne pas oublier la vitesse (“Le temps réel, c’est la réalité de ce qui arrive au journalisme, et qui doit pousser les journalistes à changer leurs usages”).

6. Utiliser les vieilles compétences journalistiques (L'objectvité 2.0 : "Comprendre: une façon de raconter les faits qui soit juste, sans jugement de valeur, mais qui permette au lecteur de se faire une opinion dans l’univers de surabondance d’informations disponibles sur le Web").

7. Faire du reportage

La Social Newsroom - Septembre 2001

Il reste encore de nombreux modèles à inventer, comme évidemment d'anciens à dépoussiérer. C'est la grande opportunité d'Internet. Pas sûr cependant que la France soit le meilleur terreau pour prendre des risques.

En dehors du média de divertissement, verra -t-on encore fleurir des pure-players sur le web ? Des médias payants, peut-être. Des gratuits, sans doute moins. En tout cas pas sur le modèle que l'on connait aujourd'hui.

Internet a apporté de la complexité et de la richesse mais aussi de la fusion dans les genres. Ou plutot : de la fluidité.

La complexité d'un écosystème ne doit pas nous forcer à être complexes, mais à nous positionner clairement. A faire des choix. Ce qu'a fait XXI. Ce qu'a fait Medipart. Ce qu'a fait The Atlantic. Ce qu'a fait Politico.

Il n'y a pas un seul modèle, il y a des choix à faire.

C'est sans doute là le pari le plus difficile.

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À propos

Benoît Raphaël

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur. Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet : Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1. Benoît est également co-fondateur de Trendsboard et d'Imprudence.
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