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Le buzz "No Woman, No Drive" en Arabie Saoudite : après les révolutions arabes, la révolution par l'humour sur YouTube

C'est la vidéo buzz de la semaine. Et pour une fois, ce n'est ni un chat qui fait des trucs rigolos avec ses pattes, ni une star Sud-Coréenne qui danse avec des filles en bikini. C'est exactement le type de vidéo qui fait que j'aime tant YouTube. Sortie presque de nulle part (enfin, pas vraiment, vous allez comprendre pourquoi). Porteuse d'un message par une jeunesse qui n'aurait pas eu d'autre moyen de le faire. En tout cas pas avec autant d'impact.

De quoi s'agit-il ? D'une reprise satirique du "No Woman, No Cry" de Bob Marley, chantée a capella par un jeune comédien d'origine saoudienne. Le titre : "No Woman, No Drive", se moque de l'interdiction faite aux femmes de conduire en Arabie Saoudite. Elle a été produite en réaction à une pétition lancée par des activistes pour exhorter les femmes à prendre le volant malgré la tradition. Une journée de protestation a même été décidée : "Le 26 octobre, jour de conduite",

La vidéo a été réalisée avec beaucoup de professionnalisme. Elle est très drôle. Très américaine, en fait. Son succès est phénoménal. En deux jours, elle a atteint les 5 millions de vues. Les articles sur le sujet ont été parmi les plus partagés en France depuis hier, selon Trendsboard.

Qui est ce chanteur ? Cette vidéo est-elle l'initiative d'un seul activiste saoudien dans son garage à Ferrari ? Ou fait-elle partie d'un mouvement plus profond dans la région ?

En faisant quelques recherches sur Internet on se rend compte qu'il s'agit en fait d'un jeune Saoudien, né à Riyadh, mais récemment diplomé de l'Université de Columbia aux Etats-Unis. Depuis, il semble être revenu au "pays".

Hisham Fageeh, c'est son nom, se présente comme un artiste et un "social activist" dans la vidéo. Il est surtout comédien. Mais sous le régime saoudien, les deux sont devenus synonymes.

La vidéo a été produite par autre humoriste et chanteur a capella, Alaa Wardi, qui a sa propre chaine sur YouTube. Alaa Wardi réside en Arabie Saoudite. Il se produit également dans un groupe de rock alternatif avec des amis.

Il en parle avec beaucoup d'humour sur sa chaîne :

Sous ce régime très conservateur, l'humour sur YouTube est devenu l'arme favorite des jeunes Saoudiens pour faire passer un certain nombre d'idées modernes sans avoir des ennuis dans leur pays.

Mais d'où vient le mouvement ? Des Etats-Unis ! La plupart de ces jeunes ont été envoyés étudier dans les universités américaines. Ils sont revenus armés des techniques particulièrement efficaces de la nation de YouTube et de l'entertainment.

Un autre jeune humoriste saoudien, Fahad Albuteiri, raconte ce phénomène très récent lors d'une conférence TED :

Que raconte Fahad Albuteiri ? Son parcours est assez similaire à celui de Hisham Fageeh. Envoyé par son père à Austin, haut lieu de la culture alternative et du web à l'américaine (c'est là qu'est organisé le fameux festival SXSW). Il y a appris entre autre la stand-up comedy. Une technique de "one man show", très populaire aux US, qu'il a importée en Arabie Saoudite.

L'artiste cite Oscar Wilde :

‘If you want to tell people the truth make them laugh, otherwise they’ll kill you"

"Si vous voulez dire la vérité aux gens, faites les rire, sinon ils vous tuerons".

Et le meilleur moyen de le faire, c'est d'aller sur YouTube.

Fahad Albuteiri a créé lui aussi sa chaîne YouTube, le Layekthar Show. Un groupe d'artiste visiblement lié à la bande d'artistes activistes à l'origine de "No Woman, No Drive".

Ce qu'on sait moins, c'est que l'Arabie Saoudite serait devenue l'une des premières nations sur YouTube, selon CBC News. Avec plus de 190 millions de vidéos vues chaque jour.

Les vidéos sont essentiellement visionnées sur mobile. Par des jeunes qui ont troqué leur antenne satellite pour leur smartphone (l'Arabie Saoudite est le pays le plus équipé de la région). Et qui sont désormais affamés de nouveaux programmes, pas seulement humoristiques d'ailleurs.

En Arabie Saoudite, 70% de la population a moins de 30 ans. Pour cette nouvelle génération, YouTube est devenu un espace de liberté, terrain d'une autre révolution, plus douce que celle qui a frappé l'Egypte et la Tunisie. La révolution par l'entertainment.

Sera-t-elle plus efficace que les précédentes ? Cette vidéo, passée ses 5 ou 10 millions de vues, sera vite oubliée. Mais sur place, les chaînes YouTube ont déjà leur fidèles. Et s'il est vrai que le divertissement est le principal moteur de la plateforme vidéo de Google, les jeunes Saoudiens l'utilisent aussi, tout comme Twitter, comme une fenêtre pour assouvir leur soif d'informations. L'Arabie Saoudite compte 1,9 millions de comptes Twitter, dont 1 million se sont inscrits juste l'an passé.

Plutôt que de parler de révolution par les réseaux sociaux (ce qui n'a jamais vraiment été le cas, même en Egypte), ne faut-il pas plutôt y voir la partie émergée d'un iceberg ? Cette révolution douce, dans les esprits plus que dans la rue, vient aussi du fait que de plus en plus de Saoudiens partent faire leurs études aux Etats-Unis depuis que le pays a assoupli sa politique d'accueil aux jeunes originaires de la région. Le phénomène est récent : ils étaient 66.000 en 2012 à étudier aux Etats-Unis contre 1000 en 2004. Et ils en repartent avec une autre vision du monde. YouTube et Twitter (plus que Facebook) sont leurs médias. Ils ne font qu'accélérer les échanges dans cette guerre d'influence que se livrent conservateurs et progressistes dans la région.

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À propos

Benoît Raphaël

Benoît Raphaël est expert en innovation digitale et média, blogueur et entrepreneur. Il est à l'origine de nombreux médias à succès sur Internet : Le Post.fr (groupe Le Monde), Le Plus de l'Obs, Le Lab d'Europe 1. Benoît est également co-fondateur de Trendsboard et d'Imprudence.
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