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Avec un titre pareil, si je ne suis pas retweeté dans la France entière…

Je profite de mon retour de petites vacances pour réagir au joli billet de l’ami Francis Pisani (à lire ici), qui propose un nouveau mot pour remplacer cette expression anglaise si difficile à importer. L’occasion pour lui de revenir sur un des tendances les plus urgentes de ces dernières années. : la “curation”.

Francis propose “webinage”. Je ne suis pas fan. Mais il a le mérite d’ouvrir la saison de la chasse.

La curation, c’est le filtrage, la synthèse et la mise en scène de l’information dans une logique de recommandation. Le mot anglais vient de l’univers des musées. Un “curator” est un “conservateur”. Il sélectionne les oeuvres et artefacts à exposer, les restaure s’il le faut, et les met en scène dans un musée. Mais en français, le mot n’est tout simplement pas adapté : “conservateur”, rien de plus éloigné de ce que cette “nouvelle” activité, ce nouveau besoin dans l’abondance d’information, nous dit des usages en cours. Il ne s’agit pas de conserver l’info, mais bien de la faire émerger de l’opacité dans laquelle le web et les réseaux sociaux l’ont plongée. Mais, surtout, de lui “redonner sa valeur d’usage”, comme l’explique très justement Francis.

Je n’aime pas beaucoup “webinage”, parce que c’est un mot valise. Et que les mots valise ont du mal à se maintenir dans le vocabulaire Internet. De plus, “webinage” implique l’idée que la curation ne s’appliquerait qu’au web, alors que son champ d’intervention est plus large. Le web n’est qu’un vecteur de publication et de partage.

On pourrait utiliser “digestion”, littéralement de l’anglais “digest” (qui veut aussi dire “revue”, “assimilation”), mais c’est très laid. Ce serait pourtant l’occasion de nous rappeler que le besoin de “curation” ne date pas d’hier. Il a même commencé au début du XXe siècle. Déjà, à l’époque, on parlait de surabondance d’information ! Le premier a l’avoir exprimé, c’est justement le fondateur du “Readers Digest” : “la revue des lecteurs”, ou “le résumé des lecteurs”. Engagé dans l’armée pendant la première guerre mondiale, DeWitt Wallace passait le temps en lisant des magazines. Déjà, à l’époque, il trouvait qu’il y avait plus d’informations qu’un seul homme pouvait en consommer. D’où son idée du “Readers Digest”: une sélection, synnthèse et mise en scène dans 1 magazine, des meilleurs articles de magazine. Le premier Time Magazine a aussi été monté sur le même modèle. Ces deux magazines proposaient des des synthèses des meilleurs articles de la presse. Le succès a été immédiat.

La différence entre la curation d’hier et celle d’aujourd’hui est double :

1) Il y a beaucoup plus de contenus qu’à l’époque !

Qui ne connait pas le calcul d’Eric Schmidt, ancien CEO de Google  qui expliquait l’an passé qu’il se partageait autant d’informations en deux jours qu’il n’en avait été produit depuis l’aube de l’humanité jusqu’en 2003

2) Les curators sont partout !

Ce sont d’abord des journalistes. Finalement, sans le savoir (ou sans vouloir le savoir) la profession fait de la curation depuis années : à côté de son activité de production d’information (ente 1 et 20% de ses contenus…) elle sélectionne des contenus d’information, notamment d’agences de presse, et les met en scène pour la masse.  Avec l’émergence de Twitter et des sites de partage, elle doit aussi désormais filtrer des contenus bruts (témoignages, tweets, photos, vidéos…), comme elle le fait depuis toujours sur le terrain, mais on est déjà dans un exercice plus traditionnel même si les médias utilisés lui donnent une dimension nouvelle.

Dans les premiers temps du web 2.0, aux journalistes curators sont venus s’ajouter les blogueurs, dont l’activité principale (pas loin de 80%) consiste à filtrer des contenus journalistiques en les retravaillant.

Avec les réseaux sociaux, arrivés plus tard, les curators sont aussi mes amis, les membres de mes communautés : toute personne connectée à Facebook ou Twitter et capable de m’envoyer un contenu qui l’a intéressé accompagné d’un petit message éclairant ou émotionnel.

Finalement, quel est le sens de la “curation” ? Et pourquoi est-ce aussi important de s’y intéresser aujourd’hui ?

La curation, qui est donc un nouveau mot pour une vieille activité qui a évolué, c’est ce qui rend à l’information sa capacité à toucher le citoyen. L’information, seule, n’a que peu de valeur, quoi qu’on en dise. C’est sa sélection son édition et sa mise-en-scène qui vont lui donner sa valeur d’usage, qui vont lui donner vie aux yeux des usagers. Que cette mise en scène utilise l’émotion ou la raison, la précision ou la simplification, son objectif est toujours le même : impliquer l’utilisateur. Faire en sorte qu’il se sente concerné par l’information, pour lui permettre d’en discuter avec ses proches ou de l’utiliser pour prendre un décision citoyenne ou personnelle : un vote, engagement, prise de conscience, application pratique…

Si les citoyens s’éloignent peu à peu de l’information traditionnelle (la consommation de journaux, de journaux TV et des chaînes d’info ne cesse de baisser), c’est parce que la valeur d’usage de l’information produite par les médias traditionnels, la proximité de l’info, a elle aussi baissé. Nous vivons dans un monde où, pour nous sentir concerné par une information, nous avons a besoin de pouvoir inter-agir avec elle, de la partager, et de la recevoir par le biais de personnes de confiance : nos amis, ou les membres de nos communautés.

C’est tout le sens de la “curation” moderne. Permettre à chacun de participer au grand tri et à la grande mise en scène de ces milliers d’informations qui bombardent le monde chaque jour, afin de lui donner un nouveau relief, émotionnel ou affinitaire, face à cette opacité imposée de la surabondance.

Reste à lui trouver un nom en français (à vous de jouer !), des outils (il y en a quelques uns déjà), et une nouvelle organisation des médias.

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19 commentaires

  1. J’ai pas encore de mot Français pour traduire la curation mais en tout cas j’en propose un autre en anglais : faire du hubbing d’information. En gros du reroutage d’information.

  2. Parfois difficile de definir un concept, pour definir la curation, je prefere parler d’ècrémage et d’affinage d’info.
    A propos du detail des mots valise : internet, qui en est un parfait exemple, est un lieu ideal de creation et de test

  3. Sélection.
    Sélectionner.
    Sélectionneur.
    La sélection du jour de Benoît Raphaël.
    La sélection hebdo de Benoît Raphaël.
    Journaliste affecté à la sélection.
    La sélection de la rédaction.
    Votre sélection.

  4. Merci pour ces premières propositions :)
    Le problème, c’est que le concept de curation lui même est complexe : il ne s’agit pas que de sélection ou d’écrémage, ni de journalisme de lien, c’est tout à la fois, avec une touche de mise en scène, de synthèse et d’édition.

  5. Cyberglandage ? ;+)

  6. Merci pour cette explication… Effectivement après une discussion avec mon conseiller TIC et la présentation du service http://www.scoop.it, je comprends un peu mieux.

  7. La question est posée depuis des semaines sur Qora, section Fr. Pas mal de bonnes suggestions déposées. D’autres, très étranges, notamment celles emises par des journalistes presse.

  8. @Chrys : tu as un lien ?

  9. Un des fils de discussions qui trainent sur Quora depuis avril.
    Mais il y en a d’autres :

    http://www.quora.com/What-would-be-the-best-French-translation-for-content-curator

  10. Pour faire un peu de provoc (quoique) et court, je dirais tout simplement documentaliste. Pourquoi s’évertuer à vouloir réinventer le fil à couper le beurre ?
    Le journaliste et le documentaliste, en tant que professionnels de l’information, et avec leurs propres particularités, partageant effectivement cette activité en commun.

  11. [...] – Mon analyse sur le phénomène de la “curation” [...]

  12. Pharmaceur.
    ^^

  13. La réponse est dans le bouton de partage Facebook sous l’article. On peut tourner autour du concept pendant des années, le travail que nous effectuons est avant tout de la recommandation.

    Après, si le but de cette impérative traduction est de retirer des CV des gens influents le terme presque obscène de “curator”, mettons-y l’implacable “recommandeur”, ça impose son Molière et conduira sans doute rapidement à une levée de statues digne de l’interweb francophone.

  14. How about “webservateur”?

  15. L’office québécois de la langue française a retenu, en 2011, l’expression “édition de contenu” pour “content curation”.
    Effectivement, “édition” est assez large pour traduire les activités de collecte, de tri, d’organisation, de partage… (mais peut-être trop large pour être bien compris)

  16. News curation = Agrégation éditoriale (ou éditorialisée)

  17. @Denis : j’aime bien celui là…

  18. Et pourquoi pas simplement passeur. Quand je reroute un article de la Social News Room, c’est bien dans la peau d’un passeur que je me sens. J’aime bien ce mot, il couvre à la fois la vocation journalistique et l’envie de partage de chacun. Un passeur fait traverser, relie, flirte avec la contrebande (comme la curation est un acte gratuit, on évite a priori la connotation trafiquant sans scrupule) et toutes ces associations d’idées sont plutôt bienvenues. Un problème est la difficulté de trouver un substantif pur décrire l’action d’un passeur. Passe, trop connoté, passage, trop…passe partout, passerelle, joli mais désuet, passation, définitivement corseté.
    En degré de précision, recommandation est peut être meilleur, il dit bien ce qu’il veut dire et il pourrait entraîner dans son sillage l’usage de recommandeur qui ne sonne pas si mal. Comme tous ces mots simples et un peu passés que sont prospecteur, éclaireur, transmetteur.
    Il y a bien sûr comme le rappelle Vincent, l’appellation documentaliste mais qui reste un peu statique en écho avec les racines “conservatrices” de la curation anglo saxonne. Il manque le mouvement, l’intention de faire passer, de faire circuler.

    Tout cela dit ..en arrivant avec beaucoup de retard sur ce billet donc sans recommandation particulière. Je passais…

    .. avant de quitter les lieux, juste deux idées qui me viennent .. “meneur de revue” et “copieur-glisseur” plutôt “copiste-glisseur” d’ailleurs ;^)

  19. la curation (ou curetage?) mais c’est surtout de la veille (active, synthétique, avec de l’agrégation) : inutile de reinventer les concepts existants…