la vie, les internets... et trendsboard

@benoitraphael

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Sacré article...

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Si vous faites partie de la petite microsphère d'analystes qui se passionne pour le futur du journalisme, tout au moins de l'info, ou de celle qui a peur de le voir s'effondrer dans cet horrible flux destructurant qu'est Internet, vous devez avoir suivi les échanges passionnants qui se sont déployés autour du post de Jeff Jarvis cette semaine : "The article as luxury or byproduct (l'article considéré comme un luxe ou un sous-produit). Je vais faire comme Jeff, je ne vais pas re-écrire un article pour contextualiser le débat, Laurent Mauriac l'a très bien fait jeudi dernier, citant les pour et les contre suscités par ce nouveau pavé dans la mare jeté par le blogueur new-yorkais. En gros, Jarvis considère l'article nouveau comme un process, un objet modulaire qui se construit comme un Légo en s'appuyant sur le réseau. Aujourd'hui, Jeff Jarvis a répondu à un article incendiaire de Frédéric Filloux, publié dimanche soir. Sur son blog, l'ancien directeur du quotidien 20 minutes, défend bec et ongles ce vieil objet qu'il considère comme "l'essence du journalisme", par opposition à un "journalisme d'approximation" porté par les réseaux sociaux comme Twitter. Jeff précise sa pensée : quand il dit que l'article est un sous-produit, un luxe, il ne dit pas qu'il doit disparaître. D'ailleurs, il écrit des articles tous les jours sur son blog. Ce que dit Jeff Jarvis, c'est que dans le process de couverture de l'information, il faut cesser de considérer l'article comme la clef de voute du journalisme. L'article est un outil sacré dans le temple du journalisme, mais les religions n'ont jamais fait bon ménage avec l'évolution des usages. S'il est toujours le format de prédilection (mais pas le seul) pour structurer une analyse ou une enquête, ce "sacré" article n'est plus adapté pour rendre compte d'informations qui se déploient désormais sur la toile comme des ondes de choc. Les sites d'info ont encore du mal à s'en défaire : Une info se propage sur la toile ? "Tu m'en fais un article coco". On précise aussi le nombre de signes (2000 pas plus !...) et l'heure de rendu. Et on commence en général par reprendre la dépêche AFP... Chez les plus modernes, l'article se construit au fil de l'événement : un titre, une première phrase en 5 minutes, parfois un lien, puis une citation, enfin des images. Mais la toile va trop vite. On objectera que la mission du journalisme n'est pas de se laisser emporter par le flot, encore moins par la vitesse. Nous sommes d'accord. Son objectif est de donner de sens et de la structure. Pour faire ce travail, l'article seul est insuffisant. Il est aujourd'hui impossible de rendre toute la richesse d'une information dans un seul article, fut-il en "work in progress" (en construction permanente), parce qu'il doit désormais tout à la fois produire, trier et mettre en scène les briques structurantes d'une information en mouvement. Pour autant, il n'existe aucun outil valable aujourd'hui pour accompagner cette nouvelle mission du média : accompagner une info qui se déploie en réseau, en spirale, comme un fleuve alimenté de milliers de ruisseaux, et qui ne cesse de grandir, de changer de couleur et de flux, de volume et de direction. Cette nécessité de construire de nouveaux outils ne concerne pas que le traitement de l'information en direct. Ce travail de "curation" (le filtrage des contenus sur le réseau et leur mise en scène) est nécessaire pour la "conservation" de l'information, pour en garder l'essentiel et la perspective. Nous avons beaucoup réfléchi ces derniers mois, avec mon ami Francis Pisani et quelques comparses, à cette nouvelle nature "visqueuse" de l'information, qui prend naissance et se déploie sur le réseau en accélérant, avant de ralentir, laissant derrière elle un sillage complètement opaque de milliers de contenus. Nous avons constaté (mais c'est une vieille préoccupation chez nous) qu'il manque encore aux professionnels de l'info les outils pour sédimenter l'essentiel du temps réel pour que, au moment où cette information-conversation ralentit, il n'en reste que la substantifique moelle, le parfait reflet de la richesse de ce qui s'est échangé sur le réseau. Nous travaillons sur un tel outil. Ce dernier fera disparaitre l'article au profit d'un espace modulaire capable de se structurer en temps réel. L'objectif n'est pas d'affaiblir la mission du journalisme, mais de lui donner une nouvelle légitimité. L'extrême modularité et liquidité du réseau fait s'échapper la richesse de l'information comme du sable entre nos mains. Elle impose l'invention de nouvelles structures narratives sur une matière évoluée, de plus en plus dispersée et vivante. Cela n'empêche pas d'écrire des articles. Comme une brique première d'information (l'enquête, les révélations, le billet qui créera l'onde de choc) ou comme une distillation finale pour le papier (ou pour le web) d'un long process de "curation". L'article doit être vu comme un nouveau contenu structuré apportant sa "pierre précieuse" au flux, sa pierre de touche au carrefour de l'information.  Il s'appuie sur tout ce qui a été apporté sur le réseau. C'est une surcouche narrative de valeur ajoutée pure : subjective, analytique, disruptive, élégante, ou tout ça à la fois. C'est une perle qui prend le temps, dans le ventre de l'huître, de tirer toute la substance du flux incessant de la mer. C'est un autre exercice. Tout aussi nécessaire. C'est aussi un autre temps du journalisme dans un écosystème qui en compte plusieurs, lesquels parfois s'entre-mêlent. S'il y a une essence au journalisme, ce n'est pas dans l'article qu'il faut la puiser, mais dans la force de process journalistiques réinventés.
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